20.09.06

Bus 148 vs Bus 151

Usager du 148 pendant mon enfance et mon adolescence,j’ai inséré la petite note ci-dessous dans un ensemble de souvenirs fantaisistes attribués à un surnommé Dudur, âgé de 7 à 15ans. Entre copains de Drancy, une coutume était de se chicaner avec humour entre utilisateurs du 148 et ceux du 151: DUDUR PREND LE 148 Parfois, Dudur, accompagné de sa grand’mère, rend visite à sa marraine Juliette, qui habite Pantin avec son mari l’oncle René et leur fille Françoise. Le trajet s’opère en autobus RATP, ligne 148, départ Drancy Mairie, arrivée Eglise de Pantin, terminus.

C’est le seul bus qui vaille, avec sa grande plate-forme en plein air à l’arrière et ses banquettes de bois. Son équipage se compose d’un chauffeur inaccessible dans sa cabine et d’un receveur qui surveille la montée et la descente des voyageurs. L’accès au bus se fait par une ouverture de la plateforme simplement fermée par une chaîne. A chaque arrêt, le receveur ôte puis remet la chaîne avant de signifier au chauffeur qu’il peut redémarrer en tirant d’un coup sec sur une poignée qui actionne dans la cabine un timbre sonore par l’intermédiaire d’un simple câble. Cette poignée qui ballotte au bout de sa chaînette fait irrésistiblement penser à celle d’un chasse d’eau à réservoir suspendu.. Puis il composte les tickets des nouveaux voyageurs. Ces tickets se présentent comme des bandelettes de papier fort détachables d’un « carnet » de 10 préalablement acheté. Le voyageur détache 1, 2, 3 ou 4 tickets selon la distance à parcourir. Le receveur insère les tickets dans la fente d’un boîtier métallique qu’il porte attaché sur le ventre et, d’un tour d’une petite manivelle, oblitère le titre de transport. Fasciné, envieux, Dudur à 8 ans tire de ces trop rares expériences un vague rêve d’activité professionnelle ludique et fascinante. Il en déduit aussi l’image du seul vrai bus. Plus tard, l’apparition d’ habitacles fermés, des portes en accordéon, des tickets semblables à ceux du métro lui paraîtront comme des avatars singuliers, anecdotiques et superflus du bus primordial… Longuement fréquenté, le 148 révèle quelques particularités aléatoires de son fonctionnement. Ainsi, quand le bus est bondé aux heures d’affluence, le receveur peut se trouver empêché de regagner son poste lors d’un arrêt, au point qu’un voyageur de la plate-forme se charge spontanément de raccrocher la chaine et de donner le signal du départ. Admirable initiative d’un vrai centquarantuitard ! Pour les mêmes raisons d’affluence, la plate-forme est fréquemment en surcharge. Pesant en porte-à-faux sur des amortisseurs fatigués, elle frôle les pavés. Un cahot un peu plus fort et le marchepied heurte sèchement la chaussée dans une petite gerbe d’étincelles. Autre pratique exclusive: la voltige. Seul, selon Dudur, le 148 permet qu’on y accède ou qu’on le quitte en marche. En effet, le 148 est doué d’un accélération suffisamment modeste en quittant un arrêt pour qu’un usager moyennement sportif puisse rattraper un handicap d’environ 20 mètres, s’agripper à la rambarde, bondir avec légèreté sur le marchepied dans le même temps où un voyageur complaisant ou le receveur lui-même ouvrira la chaîne de sécurité . De même, il n’est pas absolument indispensable d’attendre l’arrêt pour descendre, pour peu qu’un ralentissement se produise en un point plus proche de chez vous, ou de votre bistrot préféré. Prépositionné sur le marchepied et tenant la rambarde, il suffit de sauter en arrière (de rester dans le sens du déplacement..) au moment propice, de façon à ce que l’énergie potentielle acquise par le déplacement du bus et transformée en énergie cinétique par le contact avec le sol soit souplement absorbée en quelques foulées. Vint un jour où Dudur découvrit que certains de ses copains se rendaient à Paris en utilisant un autre bus : le 151, Aulnay-sous-Bois / Porte de Pantin , via Les Quatre routes et l’avenue Henri-Barbusse !

Le 151 ne présente aucune plateforme extérieure ; l’accès est latéral et interdit toute voltige ; son moteur se cache sous un avorton de capot. Le151 est laid et manque d’air. Comment peut-on prendre le 151 ? Il faut vraiment habiter la Muette, ou par là ! Bien entendu, ceux du 151 décidèrent que le 148 ne valait pas un rond…Qu’on se rassure cette querelle entre les 148 et les 151 resta bon enfant : l’alimenter de la façon la plus outrancière devint une activité d’une poésie subtile et chaleureuse. Pourtant, le jour où, par défi et en tremblant, Dudur emprunta pour la première fois le 151, il éprouva et accepta un sentiment d’étrangeté, d’acculturation (il connaitra ce mot des années plus tard..) et donc d’enrichissement….Où va se cacher la culture ?

par Michel Chevillon

 

plan du bus 148

1 Petit Mot sur “Bus 148 vs Bus 151”

  1. Sami

    Ligne de bus 893

Laisser un commentaire


Du bon usage des commentaires :
- L'anonymat n'est pas incompatible avec la courtoisie et le respect de chacun.
- Les messages injurieux, agressifs, les critiques gratuites et non argumentées et les attaques personnelles seront supprimés et leurs auteurs bloqués.
- Pour signaler une faute de frappe ou de syntaxe, contactez-nous via la page de contact.